Lettre ouverte aux amis de la Fondation − juillet 2019

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Editorial: Le don et le pardon

L’emprise de l’économie sur toutes les sphères de vie de l’humanité est un fait très généralement reconnu, qu’on s’en félicite ou qu’on s’en alarme. Il s’agit d’une orientation lourde qui n’a rien de fortuite. Rudolf Steiner l’avait parfaitementidentifiée dès 1919 : « La volonté de laisserprévaloir le système économique est inscrite en caractères indélébiles dans l’évolution humaine. Il faudra donc employer des forces puissantes pour provoquer un revirement de cette tendance. Vous devez penser à la première étape de ce nouveau chemin. Nous devons émanciper la vie spirituelle. Elle doit être organisée suivant des bases qui lui soient particulières. (…) Toute l’instruction, depuis les classes primaires jusqu’au plus haut degré, doit être dissociée de la vie de l’État (1), elle doit également se développer en dehors de toute arrière-pensée économique (2). »

La solution proposée, à savoir une véritable indépendance de la sphère culturelle, ne semble toujours pas à portée de main. À cela au moins deux raisons. L’absence de confiance toujours plus marquée dans la créativité libre de l’être humain d’une part, qui s’allie, d’autre part, à une volonté toujours plus insistante d’une régulation comptable du monde. Ce sont deux conséquencesd’une même cause : la vision mécaniste du monde. « … Le monde deviendrait, dans ces conditions,une énorme machine comptable. Il serait administré comme une sorte d’usine. Que deviendraient les capacités et les valeurs individuelles, celles dont l’organisme social se nourrit si, à la place du trône et de l’autel, on voyait s’installer le bureau, l’usine et la machine ? S’il devait en être ainsi, les capacités et les valeurs individuelles dépériraient, elles seraient frappées de paralysie (3) ». Il ne s’agit bien sûr pour R. Steiner ni de réinstaller la puissance du trône, ni le pouvoir de l’autel.

Heureusement, simultanément à cette perte de vie, les manifestations individuelles se renforcent dans bien des domaines de la société civile et même dans la sphère des États. L’existence des fondations ou des ONG laisse une porte ouverte à l’initiative libre. À ce niveau, le don, même incitéfiscalement, émerge comme acte essentiel.

Dans son essence, le don dépasse largement le rôle de soupape de rééquilibrage d’une économie qui ne sait pas trouver mécaniquement un équilibre des richesses. Il est l’une des formes constitutives du fonctionnement d’une économieet d’une finance saines. Et même au-delà, l’unedes composantes inséparables de notre maintien personnel et collectif dans l’humanité.

On doit à Michel Serres une réflexion approfondie sur un lien déjà établi par la langue française elle-même : don et pardon venant tous les deux du latin « donare » et « perdonare » (4). On retrouveune connotation très voisine en anglais avec « to give » et « to forgive » de même qu’en allemandavec « geben » et « vergeben ». Servons-nous de cette parenté, pour placer le don à sa valeur, encherchant ce que peut signifier ne pas pardonner,c’est-à-dire céder à la vengeance, comme on peut le vivre de façon extrême dans le drameThyeste de Sénèque. On mesure alors combien la loi du Talion, exprimée dans l’Antiquité judaïque et grecque, a pu représenter un premier pas de modération dans l’histoire de la civilisation occidentale. Mais, au-delà de ce premier pas, 2000 ans après le nouvel apport central du Christ sur le pardon, on constate plus que jamais, qu’être hors du pardon, c’est abandonner toute possibilité d’humanité. Dans cette perspective, que penser d’un idéal social qui aspire à donner la primauté à la loi du marché, c’est-à-dire à une réciprocité la plus mécanique possible pour satisfaire tous les besoins ? Dans cette vision, le don n’est plus qu’un accidentel fruit d’une émotion, considéré au mieux comme un pis-aller et au pire comme une dangereuse source d’aliénation.

Laissons résonner en nous l’idée que le don sur le plan économique est aussi vital et de même nature que le pardon sur le plan de la vie de l’âme. Don et pardon sous toutes leurs multiples formes constituent les ferments nécessaires pour un avenir vivant.

François Lusseyran
Suite à un échange d’idées avec Philippe Leconte

Notes

1. Il s’agit de l’autonomie intellectuelle et financière des acteurs del’enseignement à qui l’état donne le cadre juridique de cette liberté
2. R. Steiner, Les arrière-plans spirituels du problème social – Impulsions du passé et d’avenir dans la vie sociale, ÉAR, 1977, p. 47, GA 190
3. Ibid., p. 49
4. Michel Serres – Le pardon, c’est le don par excellence dans « Le Sens de la vie » sur France Info (22/09/2013)

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