
Éditorial
La question de la diversité traverse la société d’aujourd’hui de bien des façons et ceci quels que soient les points de vue envisagés. Qui ne constate pas, sur le plan écologique la perte fulgurante d’espèces vivantes, sur le plan culturel une uniformisation galopante à travers toute la planète, sur le plan politique l’expression d’une peur de l’excès de centralisation ou à l’inverse de globalisation, non respectueux des singularités, enfin sur le plan personnel une tension toujours plus vive entre vivre sa singularité et se conformer aux normes sociales, dont celles imposées par le travail ? Pourtant c’est sur le plan sociétal qu’il serait d’une grande portée de surmonter l’apparente opposition, entre diversité et identité. C’est là que s’exprime, sous forme d’une contradiction à première vue insoluble, la polarité collectif-individuel. Face à cette dialectique(1), comment trouver le terme médiateur, source du mouvement, qui transforme l’opposition de la polarité en féconde synergie ?
Pour comprendre comment diversité et identité se nourrissent mutuellement, de fait, tournons-nous vers la nature. Un congrès organisé par la Section des Sciences de la Nature au Goetheanum à l’automne 2024 portait le titre « La diversité renforce l’identité ». Ce n’était pas un slogan politique, mais le fruit d’observations de la nature, tout comme d’observations de l’effort de connaissance de cette nature. Considérons un simple exemple sans le développer. Ce qui caractérise une prairie sauvage par rapport à une prairie cultivée, c’est la grande diversité des plantes qui la composent. Mais c’est cette diversité même qui signe son identité, qui différencie cette prairie de celle située de l’autre côté de la colline ! Le monde vivant et toute la planète illustrent à l’infini ce fait criant, pour qui en a pris conscience. De même, en suivant Goethe, on ne saisit l’essence d’une plante qu’en observant la diversité des formes de ses feuilles au cours de son cycle de vie, dégageant l’identité du lien entre les différentes phases par l’activité du penser.
Imaginons une classe d’école ou une promotion de l’ancien Foyer Michaël composées uniquement de clones ! Toute forme d’identité s’évanouirait aussitôt. Au contraire, la diversité des individus en constituant la richesse du groupe non seulement révèle la singularité de chacun mais constitue en même temps la signature, l’identité de la promotion.
Cependant, en matière sociale, pour que cette diversité devienne source d’harmonie, il faut en cultiver les conditions : amener à se percevoir, se rencontrer, faire naître en chacun la possibilité d’accueillir l’Autre toujours si lointain.
Cette capacité à faire se rencontrer les différences, à permettre à chacun de trouver sa place en se trouvant dans un ensemble vivant, faisait partie de la vocation du Foyer Michaël. Aujourd’hui, cette impulsion demeure, portée par la Fondation Paul Coroze à travers le projet du Centre Michaël. Celui-ci, à une autre échelle, cherche à poursuivre cet héritage : créer des lieux et des moments où la rencontre sous de nombreuses formes devient fondatrice, où les initiatives individuelles inspirées par l’anthroposophie peuvent se croiser, s’enrichir et s’encourager mutuellement.
Ensemble avec tous les amis, anciens et nouveaux, qui manifestent si généreusement leur intérêt et leur engagement, nous œuvrons à faire mûrir les conditions d’une renaissance. Celle d’une nouvelle forme d’accompagnement de la jeunesse et de la vie intérieure, nourrie par la prise en compte du besoin existentiel de sens, de lien et de devenir qui habite notre époque.
Vous pourrez lire ci-après le rapport sur l’activité bourses et prêts de la Fondation pendant l’exercice 2024-2025, l’état des dons, un mot sur l’évolution du Centre Michaël, la présentation de la série documentaire Prendre soin de l’Humain et de la Terre dans son ensemble, un témoignage particulièrement réjouissant d’un ancien boursier, et deux hommages à Michel Leclaire. La dernière page est dédiée à l’appel à dons, sans lesquels la Fondation ne pourrait perdurer.
François Lusseyran
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1. Selon la conception hégélienne de la dialectique, l’Être et le Néant, loin de s’exclure, se fondent l’un dans l’autre dans le mouvement du Devenir. Science de la Logique, volume 1, Schrag, Nürnberg, 1812.
Image en tête provient des films documentaires réalisées par Kaori Kinoshita et Alain Della Negra Prendre soin de l’Humain et de la Terre.